Un projet d’auto-édition est en cours, toute reproduction est interdite! Œuvres protégées.
Exposition de la série de gravure d’après les Bucoliques de Virgile, à la librairie La Galerne, du 5 février au 1er mars 2014.
Ouverture de la librairie du lundi au samedi de 10h à 19h.
Les Bucoliques d’après Virgile
J’ai entrepris la lecture des Bucoliques du poète Virgile* fin 2010, une aventure littéraire qui m’a été donnée de traduire en nuances de gris. Une « promenade » qui ne cesse de m’interroger, de me questionner et de m’intriguer.
Par l’utilisation de nuances de gris, aucune suggestion de temps, de sensation ou de symbolique par les couleurs. Les formes, le plein/le vide (gris neutre/gris froid/blanc) à eux seul sont les indications qui expriment les textes du poète. L’imaginaire fait son œuvre à la lecture des gravures, vers ce qu’elles induisent. Elles regroupent les éléments qui m’ont personnellement touchés, après maintes relectures et évincements des détails. Des détails si chers à Virgile mais qui auraient brouillé la stylisation voulue.
Lorsque Virgile publie pour la première fois “Les bucoliques” en 37 av.J.-C., il vient de créer le genre « poésie bucolique » . Elles se composent de dix “chapitres”, dont voici les titres : Tityre, Alexis, Palémon, Pollion, Daphnis, Silène, Mélibée, La magicienne, Méris, Gallus.
(Gravures en taille d’épargne sur lino et bois, encre grise sur papier 220 gr, tailles divers, 2013/2014)
* (Les bucoliques, Les géorgiques, Virgile, texte intégral, GF-Flammarion, 1967)
Tityre
Mélibée est un berger exilé alors que Tityre est protégé par un puissant protecteur. Bien que Tityre lui conte son fabuleux voyage à Rome, Mélibée se plaint.
Les corps de Tityre et Mélibée sont côte à côte et se mêlent l’un à l’autre par leur dialogue. Du haut des monts, l’ombre tombe et s’allonge rendant leurs corps étirés. Ce dialogue d’ombres crée une voûte céleste, sous laquelle ils vont passer la nuit. Dans cet églogue, nous apprenons certains usages de la vocation de berger ; il est question de liberté, de nostalgie et de propriété terrienne mais le vrai discours à tenir est dans la réunion de ces deux êtres, aux antipodes de leurs vies, aux antipodes de leurs joies et frustrations… ici le vrai sens de leur vie est l’amitié.
Alexis
Le berger Corydon aime Alexis, esclave d’un autre berger. Et il se plaint de son désintéressement. Pour lui plaire, Corydon vante ses richesses, sa voix harmonieuse, sa beauté, il lui dépeint les joies qu’il pourrait lui donner à vivre avec lui.
Par la suite, il reconnaît la folie de cet amour et se blâme par monts et vallées. Dans ce texte, Virgile décrit fortement la nature dans ce sens « d’accompagnateur » du désespoir affectif de Corydon, il y parle de troupeaux, brebis, chevreuils et y joint des métaphores. Ici, nous voyons une scène par les yeux de Corydon, nous regardons Alexis dans son rôle de berger.
Celui-ci contemple ce qui se passe dans la vallée et est accompagné de chevreaux, proportionnellement démesurés, comparaison dont Corydon l’affuble car le chevreau est pur et doux. Autour, demeure un paysage venté, où Corydon chante ses lamentations amoureuses, sans pour autant toucher le cœur du bel Alexis.
Comme l’amour se doit de porter un visage, cette gravure est la seule figurée de la série.
Palémon
Deux bergers jouent une joute verbale, ils sont ennemis et chantent les défauts de l’autre.
Ménalque et Damète, donc se disputent ; leurs postures s’accompagnent d’une gestuelle des bras afin d’accentuer leur conflit. Ils prennent pour juge Palémon, afin qu’il déclare un gagnant à la fin de cette joute.
Palémon est une fenêtre ouverte aux injures des deux compères, il est une bouche qui tempère leurs misères. Les prés sont taris du flot des mots, aussi Palémon en grand diplomate nous offre deux gagnants.
Pollion
Cette silhouette est celle de la mère, le centre de la gravure son ventre. Elle est un tronc d’arbre fruitier, qui porte un fruit merveilleux. Un enfant va naître en apportant toute la paix, le bonheur et l’amour escomptés. Les bois appauvris et infertiles deviendront de luxuriants terrains féconds ; les guerres s’arrêteront et l’âge d’or débutera. « Pendant son enfance et son adolescence, la terre d’elle-même produira des fleurs et des plantes et les bêtes féroces s’adouciront ».
Virgile écrit pour ses contemporains, il annonce l’arrivée du nourrisson de l’empereur.
Daphnis
Ménalque et Mopsus sont bergers et ils font un bout de route ensemble, ils s’apprécient, se complimentent, s’adorent, pleurent la mort de Daphnis ; jusqu’à s’offrir des présents au moment de se séparer. Ce que nous ne voyons pas dans cette gravure.
Nous voyons nos compères en file indienne, presque réunis en une seule silhouette mais rien ne compte plus que leur dualité complémentaire. Les têtes sont basses car malgré la joie de se retrouver ils ont perdu à jamais Daphnis. Ils flottent au bord du chemin comme dépassés par les circonstances.
Deux hommes allant dans la même direction, avec les mêmes pensées, les mêmes félicités pour l’autre, le même amour pour Daphnis. Les montagnes de la Sicile en arrière plan laissent présager un long avenir.
Silène
Silène encore ivre, délire au fond d’un bois.
Seulement, il est épié dans sa décadence. Ligoté lourdement au pied d’un rocher, barbouillé au front et aux tempes de mûres écrasées, on le force à raconter ses exploits en chantant, sous la promesse de retrouver sa liberté. Ses chants inondent le ciel en zones de résonances grandissantes.
Ses tortionnaires sont figurés par trois petites pierres ombragées, des cailloux sans intérêts, à l’image de leur bassesse. Le pauvre Silène chante l’origine du monde, les légendes, les dieux…toute la nature se tait. Tout ce qui vit boit ses paroles !
Mélibée
Mélibée raconte à Daphnis l’histoire de Corydon et Thyrsis se battant pour une histoire de troupeaux. Dans ce vers, la quasi totalité est une prise de parole de Corydon et Thyrsis.
Ils sont au sol, plus aucun mot ne peut atténuer leur colère. La boue, les hallebardes, le tumulte des flots qui rejettent l’algue vile, voilà qui plante le décor d’une rixe où Thyrsis sera le perdant.
La magicienne
Virgile utilise les chants de deux bergers rivaux, l’un exprimant la trahison filiale/familiale, l’autre l’infidélité amoureuse. Ces trahisons ont été pratiquées par opérations magiques, d’où le titre de ce chapitre, « La magicienne ». Mais le poète commence par un phrasé lyrique, plantant le décor de cette scène une nouvelle fois plaintive.
Ici, ce ne sont pas les vers exprimés par le poète qui comptent, ni les paysages qu’il décrit, ni les personnages qu’il vénère mais l’arbre des causes. Le décor premier, la genèse…la grasse silhouette de la magicienne, à la fois la mère et la maîtresse.
La mère qui souille ses mains « du sang de ses fils », la maîtresse qui de ses charmes magiques déploie son filet. Cette femme dégage son aura magique et abat ses cartes; elle nous montre la vision sinistre qu’instillent en nous certains sentiments humains.
Méris
Méris et Lycidas discutent sur Ménalque (le maître de Méris), spolié de ses biens. Méris chante pour lui et le loue en le comparant aux cygnes. Les cygnes portent leurs chants très haut dans les astres et Ménalque mérite cette élévation. Les deux bergers sont désespérés de cette situation. Sur leur chemin, ils décident de se hâter à leur mission, malgré leur mécontentement.
Cette gravure nous renvoie en son centre par la grande vague qui s’abat sur Méris et Lycidas. Les pics acerbes sont une métaphore de leur discutions et le cygne en colère crie sur eux. D’ailleurs Méris, les bras sur sa tête et Lycidas tombé au sol, ne forment qu’un dans ce tumulte.
Ils sont soucieux et leurs paroles rebondissent sur les murs de la vague. Une vague qui est l’image de cette nouvelle qui va bon train dans toute la contrée, celle de Ménalque ruiné.
Gallus
Trahi par sa bien-aimée, Gallus se retire au milieu des bergers et des dieux, en vain, car personne n’arrive à le consoler.
Seul au creux de la forêt, il ne fait que pleurer ses tendres amours évanouis. Il pleure si fort que chaque larme s’envole au delà de son décor. Tendre amour déchu que celui de Lycoris, volubile actrice.
Quelques feuillages écartés nous dévoilent cette scène dans son plus simple appareil; nous sommes spectateurs de ce pauvre Gallus, l’ombre de lui-même. Il ne veut plus personne auprès de lui, ni ami, ni dieux, rien ne servirait de voir sa face ravagée, ni son corps torturé; plaintif, abusé, il demeure dans son bois, aux abois.










