Après « le Grand Nouage » datant de 2010, voici sa « version β », « l’Aître Nouage ».
Loin d’être son pendant, il reprend néanmoins toutes ses caractéristiques techniques, telles que l’utilisation du lin blanc, du cadre et des clous ou encore des manchons. Son « évolution » se rapporte à l’incorporation de couleurs, occultées dans la première version.
Je n’écris plus en forêt parce que je suis persuadée que les sensations parlent/expriment bien plus et s’exaltent par ce travail de nouer. Comme lorsque le sile
nce est une ébullition intérieure. L’écriture se fait nouage, nuage de la Pensée. Tel un tissu ourlé auquel les pleins et les vides instaurent un rythme.
Le nouage c’est ce rythme, la cadence des pensées éteintes, inscrites, écrites par la gestuelle de nouer/marcher et par le matériau du lin. Il est une sculpture, faite d’invaginations, boursouflures, plis, vides. Le silence devant cette représentation qui déconcerte, surprend, plaît/déplaît, impressionne… ; des sensations, questionnements, qui pour les spectateurs peuvent se tenir aux antipodes.
Le nouage est une cartographie d’espaces parcourus, de l’ordre du souvenir, digérés mentalement par mon cerveau, matière des pensées. Il est donc une somme de lieux. Je plonge dans ses souvenirs, – à l’intérieur-, pour créer point par point ce volume.
« L’Aître Nouage » comme image/sculpture de mon cerveau ?
Une carapace/protection de celui-ci ?
Un exutoire ?
Témoin de ses souvenirs pris à jamais dans le tissu ?
…
Georges Didi-Hubermann écrit sur le « lieu de la pensée », dans « Être crâne : Lieu, Contact, Pensée, Sculpture » :
« Le crâne est une sorte de boîte osseuse, irrégulièrement ovoïde, qui surmonte le canal vertébral, avec lequel elle communique et dont elle est regardée avec raison comme un renflement. Il loge l’encéphale, comme la colonne vertébrale referme la moelle, qui n’est elle-même qu’un prolongement encéphalique (écrits de Paul Richer). […] » Il explique que « Paul Richer oubliait tout simplement, devant sa boîte crânienne, la question que pose tout coffret magique, tout écrin pour une chose précieuse, et plus encore tout organe concave, tout lieu vital : la question de l’intérieur, la question des replis. » C’est une des préoccupations qui anime mon travail, l’intérieur, le pli, ce qui se passe et qu’on ne voit pas… D’ailleurs dans « Point et ligne sur plan », W. Kandinsky expose le phénomène « intérieur-extérieur » :
« Si nous observons la rue à travers la fenêtre […], à cause de la vitre transparente, mais dure et rigide, paraît un être isolé palpitant dans un « au-delà ». Mais dès que l’on ouvre la porte : nous sortons de l’isolement, nous participons de cet être, nous y devenons agissants et nous vivons sa pulsation par tous nos sens. […] De même, les mouvements nous enveloppent – jeu de lignes et de traits verticaux et horizontaux, penchés par le mouvement en directions différentes, jeu de taches colorées qui s’agglomèrent et se dispersent, d’une résonance parfois aiguë, parfois grave. »
Georges Didi-Huberman dit aussi : « L’ouvrir (la boîte crânienne) véritablement revient à laisser échapper tous les « beaux maux », toutes les inquiétudes d’une pensée qui se retourne sur son propre destin, ses propres replis, son propre lieu. Ouvrir cette boîte, c’est prendre le risque d’y plonger, d’y perdre la tête, d’en être – comme de l’intérieur – dévoré. »
Le nouage se crée par l’addition de lignes verticales et horizontales qui vont former des obliques, des courbes mais aussi des horizontalités et verticalités, par le nœud. Tout est mouvement car même la stabilité des horizontalités semble furtive, car vibrant tout autour. Les couleurs employées réverbèrent, ont une tonalité, un retentissement ou écho sur le blanc environnant. Ces couleurs ne sont ni mises en avant en mettant le blanc au second plan, ni ne s’évanouissent par la grande majorité de blanc présent. Toutes les parties sont visibles et ne forment qu’une » image volume ». Ici est l’abstrait, dialogue des couleurs et des « formes » dites premières, résultant d’une démarche physique et intellectuelle personnelle. Peut-être une fenêtre sur l’intérieur de mon crâne, agissant dans cette être extérieur qu’est le monde.
Ce processus de nouage commence par une déambulation en forêt puis par un travail à l’atelier. Tel un principe vital de création qui serait bien distinct, en deux temps. Le premier temps serait un principe physique à étudier ce qui m’entoure par le déplacement, en déconnectant mes pensées d’un éventuel quotidien ou d’une création quelconque. Et un second temps, concernant un principe de « pensées créatrices », terme pompeux pour expliquer que ce temps n’est dédié qu’au travail même ; aux projets et leurs sens. Ce volume s’apparente aussi aux « objets poèmes »dans l’art africain, « ils sont le résultat d’une histoire dont chaque élément évoque une action, un énoncé ou une mémoire personnelle. Leur composition n’est donc pas le fruit du hasard. Chaque objet a et est sa propre recette de matières, de gestes et de paroles. Il est singulier, unique et porteur de sens » (Musée du quai Branly, Recette des Dieux, Esthétique du fétiche, Ed. Actes Suc, 2009).
« La géographie est aussi une écriture du corps. » Ce qui tend cette marche/démarche dans ce lieu, comme une écriture dont le nouage en serait son récit mais pas que cela. C’est aussi le territoire, celui de l’esprit représentant des connexions neuronales (synapses), liens formant les pensées ; celui du corps qui noue par une danse des doigts, par la marche en espace forestier qui nourrit ma production.
Des territoires réels qui créent des territoires imaginaires. « Le territoire est habité (lieu), traversé (espace). Il participe à la fois d’une intégration ou désintégration psychophysiologique et des permanences rituelles mêlées aux automatismes du quotidien. » ; « Un imaginaire vitaliste sous-tend les définitions ou transformations métaphoriques du territoire vécu et incorporé. L’araignée est un prototype de cet imaginaire dans la mesure où elle tisse sa toile suivant une image qui associe indissolublement corps, demeure, territoire. » (Des territoires, Jean-François Chevrier, ed. L’Arachnéen, 2010)
Le nouage serait une sorte d’intimité territoriale pour laquelle les vides et les pleins seraient des temps comme lors d’une lecture, où le point, la virgule, le blanc, donnent le rythme de la phrase pour assimiler les mots. « Le travail authentique – c’est une dentelle de Bruges. Ce qui compte dedans, c’est ce qui tient le motif : l’air, les vides, les ajours. » (ibidem)
D’ailleurs, les vides dans ce nouage font « presque » figure d’absents, ils sont présents mais moins prononcé que dans le Grand Nouage. Pour les voir il faut s’approcher, détailler les motifs (lignes gauche/droite), les serrages, les couleurs. Visuellement des points serrés les uns contre les autres, des jours qui laissent voir ce qui se passe derrière le nouage/la toile ; des lignes colorées, du blanc au rouge le plus puissant. Aître pour l’intimité, le for intérieur.
Pour finir, je citerai un passage du même ouvrage, « être crâne » :
« Mais comme il demeure difficile à penser (à imaginer,à représenter, à définir, à questionner même), ce lieu de la pensée ! L’intérieur de notre tête nous est invisible, bien sûr. Quant aux impressions endogènes, aux sensations kinesthésiques, elles sont assez pauvres et nous suggèrent seulement, disent les psychologues, « un dôme ou une caverne » que nous remplissons de nos images visuelles et de nos inventions autoscopiques. »







